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Pékin renforce son cadre réglementaire face aux grandes entreprises

Pour les investisseurs qui se sont rués vers les marchés chinois ces derniers mois, amenant 35 milliards de dollars sur les places continentales, les temps ont été difficiles. « La déroute des indices de ces derniers jours leur rappelle que leur sort reste largement entre les mains du gouvernement » déclare Xiadong Bao, gérant actions émergentes chez Edmond de Rothschild AM.  Les mesures réglementaires des autorités chinoises se sont enchaînées ces derniers jours et jettent le trouble parmi les investisseurs. En fin d’année dernière, déjà, les grandes sociétés comme Alibaba et Tencent en avaient déjà été les cibles. En juillet, ce sont les sociétés cotées à Wall Street qui ont été visées suite à la suspension de Didi dans la foulée de son IPO.

Les réformes annoncées sont radicales. Les capitaux étrangers sont désormais interdits dans plusieurs secteurs qualifiés « pervertis par le capital » selon les autorités chinoises. Le prix des actions chinoises a fortement reculé par rapport à celles du reste du monde. L’indice MSCI China, qui regroupe des valeurs cotées en Chine continentale, à Hong Kong et à Wall Street, a chuté de plus de 25 % depuis son pic du 17 février. L’indice Golden Dragon, constitué de sociétés chinoises ou hong-kongaises cotées sur le Nasdaq, avait plus que doublé entre la fin 2019 et son pic atteint à la mi-février, battant largement le Nasdaq dans son ensemble. Il est désormais à la traîne du Nasdaq, avec une chute de près de 35 % depuis la mi-février selon Bloomberg. 

Dans ce contexte, quatre secteurs sont très sensibles pour Pékin : l’immobilier, la santé, l’éducation et les retraites. Les assauts répétés de pékin contre les géants chinois de la technologie ont un coût, et celui-ci s’élève à plusieurs milliards de dollars. 

Pour comprendre cela, il faut regarder en arrière : Le gouvernement communiste a pris le contrôle de la Chine en 1949, celui-ci n’avait pas pris la voie de l’industrialisation. Lors des années 70, les conséquences de cette décision ont commencé à se montrer, le fossé avec l’Occident se creusant de plus en plus au niveau de la croissance économique et de la capacité à innover. En effet, malgré les promesses socialistes, la majorité de la population vivait sous le seuil de pauvreté. Tout cela a changé dans les années 80 avec l’arrivée de Deng Xiaoping qui a pris des initiatives libérales pour relancer le pays. Il a mis en avant la privatisation, a ouvert le pays au commerce international mais le principal avantage de la Chine était le faible coût de sa main d’œuvre qui était un élément primordial pour attirer les acteurs étrangers. Cela a permis de développer de nombreuses joint-ventures avec les entreprises occidentales, le transfert de technologies occidentales en Chine et progressivement une amélioration de la qualité des produits fabriqués. 

Ainsi, petit à petit la Chine qui n’était qu’un territoire pour fabriquer moins chère, a créé une relation d’interdépendance avec les pays occidentaux et est devenue la deuxième économie mondiale. En 2010, elle a pris l’une de ses plus grandes initiatives baptisée le « Grand Firewall de Chine », nom usuel du projet bouclier doré, un projet de surveillance et de censure d’Internet géré par le ministère de la Sécurité publique de la république populaire de Chine. C’est cette initiative qui est à l’origine du blocage de Google, Youtube, Facebook, Whatsapp et consorts en Chine.

Cela fut un grand saut économique et politique et la Chine en a donc profité, avec un marché domestique de plus d’un milliard de consommateurs, pour créer ses propres entreprises technologiques que nous connaissons aujourd’hui : Baidu, QQ, Wechat, Tencent. La croissance économique a donc progressé encore plus rapidement, le secteur des technologies concurrence le marché américain et les actions de ces entreprises ont attiré énormément d’investisseurs étrangers.

Tout cela semblait en concordance avec les objectifs de la Chine : Devenir la première puissance mondiale à tous les niveaux. Néanmoins, il faut rappeler que le Parti Communiste a deux objectifs principaux : Promouvoir la croissance économique et améliorer les conditions de vie des classes pauvres et moyennes comme tout pays mais aussi de « maintenir leur poignée de fer » au niveau politique et économique comme l’affirme Kris Van Hamme, journaliste De Tijd. Ainsi, si les entreprises technologiques deviennent trop puissantes jusqu’au point de devenir des monopoles comme Alibaba, elles auraient assez de pouvoir et d’influence pour contrer certaines régulations du gouvernement communiste. Si cela continue, le régime communiste serait remis en question, et il tendrait progressivement vers un régime capitaliste et démocratique.

L’envie de prendre le contrôle du secteur technologique s’est clairement manifesté pour la première fois en novembre de l’an dernier. Après que le fondateur de Alibaba, Jack Ma, ait critiqué l’autorité de contrôle chinoise pour son « étroitesse d’esprit », le gouvernement chinois a annulé en dernière minute l’IPO d’Ant, la filiale du paiement en ligne valorisé à 37 milliards de dollars d’Alibaba. Peu de temps après cela, Jack Ma a entièrement disparu des radars pendant trois mois avant de réapparaître.  En avril de cette année, Alibaba a été condamné à une amende record de 2,8 milliards de dollars pour abus de position dominante. Il a été demandé en même temps à 34 grandes sociétés technologiques chinoises, dont Tencent et ByteDance (TikTok), de revoir leur fonctionnement de façon critique.

Au début du mois, les autorités chinoises ont frappé à l’étranger, cette fois encore à l’occasion d’une IPO. Immédiatement après les débuts prometteurs de l’app de taxi Didi Chuxing à New York, l’autorité chinoise de cybercontrôle CAC a exigé que le très populaire service de taxi chinois soit retiré des App stores en raison de possibles violations du respect de la vie privée et d’abus dans la gestion des données des utilisateurs. La capitalisation boursière de l’entreprise a immédiatement perdu 15 milliards de dollars. 

Les autorités s’inquiètent à juste titre de la stabilité financière du pays. Un géant technologique comme Tencent pourrait, grâce à ses nombreuses données sur ses utilisateurs, proposer des services bancaires sans devoir répondre aux mêmes exigences que les banques traditionnelles, ce qui alimente la crainte de voir s’accumuler une montagne de dettes déstabilisatrice pour l’économie. Ensuite, les réservoirs de données des entreprises privées représentent une menace pour le gouvernement chinois. Enfin, on trouve le lien entre la gestion et la sécurité des données et la sécurité nationale, un sujet sensible.

Après la technologie, les entreprises chinoises dédiées au soutien scolaire sont à leur tour dans le collimateur de Pékin. La raison : soucieux d’alléger la surcharge de travail des écoliers chinois et la pression financière qui pèse sur leurs parents, le gouvernement chinois vient d’imposer un tour de vis supplémentaire au secteur éducatif privé. Selon de nouvelles directives publiées samedi par Pékin, les entreprises de soutien scolaire devront dorénavant s’enregistrer en tant qu’associations à but non lucratif. Par ailleurs, elles ne pourront plus donner de cours le week-end, les jours fériés et pendant les vacances scolaires. Ces nouvelles mesures interviennent alors que Pékin cherche à stimuler la natalité, sur fond de ralentissement économique. Le fardeau financier est souvent ce qui rebute le plus les jeunes couples chinois à avoir un enfant, l’objectif étant donc de rendre ces services accessibles à tous.

Il y a un objectif central poursuivi par le parti communiste chinois, à savoir la « prospérité commune », quitte à négliger les intérêts des actionnaires sur le court terme. Sa priorité est d’améliorer sur le long terme le pouvoir d’achat des classes moyennes. L’encadrement plus strict des plateformes Internet est lié à cet objectif : protéger la concurrence dans le cas d’Alibaba, Tencent ou de Didi, et améliorer les conditions de travail des livreurs dans le cas de Meituan. Les mesures annoncées par les autorités concernant le secteur de l’éducation privée ont surpris par leur ampleur, mais elles n’étaient pas complètement inattendues. Le coût de l’éducation des enfants s’était envolé ces dernières années, au point de peser sur le taux de natalité, un risque pris très au sérieux par les autorités.

Finalement, c’est une piqûre de rappel pour les investisseurs étrangers. Le cadre réglementaire peut changer d’un jour à l’autre : c’est l’économie de marché avec des caractéristiques chinoises. « Le Parti communiste pense de façon binaire : soit vous avez le contrôle, soit vous ne l’avez pas. L’économie et le monde des entreprises sont au service du parti. La politique passe avant tout le reste, quel que soit le prix économique à payer » comme l’affirme Haiyan Li-Labbé, gérante de portefeuille chez Carmignac.

 

Article rédigé par Vincent B.

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