Publicités

L’égal dés dieux

L’illustration de ce post a été réalisé par EthicallyChallenged sur https://www.deviantart.com/ethicallychallenged/art/Sargon-of-Akkad-614418023


 

Mésopotamie, 2352 avant J-C.

Les hommes, dans les champs troués par l’aridité, suintaient au rythme de leurs coups de pelle plongeant dans la terre. Les femmes, elles, portaient de grosses jarres d’eau lorsqu’elles ne s’occupaient pas des enfants. Quant à ces derniers, la chaleur ne semblait pas les atteindre : leurs rires s’élevaient vers le ciel et transperçaient les nuages qui leur faisaient obstacle. Ils étaient les seuls à sourire pendant que l’empire d’Akkad perdait de son éclat. Au royaume du roi Sargon, ce qui montait dans le ciel, c’étaient plutôt des cris d’indignation propulsés par les paroles de son fils, Naram-Sin.

« Père, il faut faire quelque chose, tout cela ne peut plus durer ! Notre peuple s’essouffle, les hommes et les femmes dépensent toute leur énergie en dur labeur pour n’avoir comme seule récompense les quelques sourires de leurs enfants. A quoi rime donc leur vie ? Est-ce être un bon roi que de laisser ses sujets mourir de travail ?

– Le travail, c’est la santé, mon fils. Chacun participe à son échelle. Nous, famille royale, dirigeons. Voudrais-tu échanger nos rôles pour que l’on se retrouve pelle et pioche à la main au beau milieu de ce paysage de feu ? répondit Sargon d’une voix faible abîmée par le temps.

– Donc tu admets que tu n’aimerais pas te retrouver à leur place. Cela me suffit. Laisse-moi faire, tu n’es plus qu’un vieillard. » lâcha fermement Naram-Sin.

Le roi n’eut d’autre choix que de laisser partir son fils, ignorant totalement sa destination tout comme ses intentions. Naram-Sin gravit l’Amanus – une montagne faisant partie des monts Nur autrement nommés monts de la lumière – pendant six jours. Une fois arrivé au sommet, il invoqua un panel de dieux mésopotamiens : Marduk, Shamash, Nabu, Sin, Anu, Raman et Adad. Aucun de ces dieux ne se manifesta. En revanche, Ishtar descendit du ciel, flottante comme le plus léger des parfums. De ses pieds nus, elle toucha le sol.

« Les autres dieux ont jugé ta requête inappropriée pour eux et m’ont chargée de ton cas, annonça-t-elle.

– Tu n’es pas la mieux placée, déesse de la guerre, de l’amour et de la volupté. Je veux aider mon peuple mourant de chaleur et de travail et tu n’es pas qualifiée pour cela.

– Que dis-tu ? Comment oses-tu ? Je suis une déesse et par ce titre, que la volupté soit mon domaine ou non, je reste supérieure au mortel que tu es. Ta requête est refusée. » gronda Ishtar avec un regard menaçant.

La déesse se tourna et s’apprêta à retourner vers le ciel lorsque Naram-Sin lança :

« Je te défie ! Je vous défie tous ! »

Intriguée et surtout amusée de cet hybris démesuré, Ishtar montra son intérêt :

« Et à quoi nous défies-tu ? Nous volons, tu es à terre. Nous dévorons, tu manges. Nous nageons, tu barbottes. Nous sommes au-delà de toi et de tes semblables. Tout ce que tu fais, nous le faisons avec plus de grandeur et de talent. Trouve donc un domaine où tu aurais une once de chance face à nous et appelle-moi. »

Puis elle partit. Prit dans un mélange d’indignation et de détermination, Naram-Sin s’ordonna de se calmer et médita face au vide que créaient les montagnes entre elles. Il se laissa aller et n’empêchait pas le flot de ses pensées de se déverser. Il devait trouver comment les battre afin de se faire entendre. Les dieux lui accorderaient ensuite l’aide qu’il demande. La nuit tombait doucement et le prince décida de passer la nuit sur place. Ce n’est qu’au réveil, dans les notes profondes d’un cri de coyote, que Naram-Sin eut sa réponse. Il passa presque toute sa journée à confectionner un objet que son esprit avait totalement imaginé. Il se débrouilla pour couper du bois sec et puisqu’il avait mis six jours à atteindre ce bois qui participerait à sa victoire au sommet de l’Amanus, il le divisa en six petites plaquettes qu’il unissait avec de la sève. Le rendu se présentait comme une sorte de petite boîte à six facettes. Il observa sa création et la trouva trop vide. Il faut un sens à tout ça, pensa-t-il. Le prince se munit donc de sa lame et entailla l’objet pour créer de petits dessins. Il représenta un soleil sur une face pour désigner Shamash, un tourbillon sur une autre pour Raman et un cœur, encore sur une autre face, pour Ishtar. Pour l’équité, il fallait que chaque partie ait droit à trois faces, puisqu’il y en avait six. Naram-Sin choisit pour son combat trois attributs de son royaume : l’aigle, les nuages, et en hommage au moment où il a eu cette idée, un coyote. Une fois son travail terminé, il appela Ishtar, comme convenu, et lui expliqua ses intentions :

« J’ai confectionné cette petite boîte à six faces. Elle ne contient rien. Comme vous êtes supérieurs en tous points et que je ne semblais jamais pouvoir vous égaler, j’ai réfléchi à un système basé sur le hasard. Si nous avons le même outil et les mêmes chances de gagner, dans ce cas nous sommes égaux et vous n’êtes pas favorisés. Le principe serait de lancer l’objet par terre, peu loin devant nous, et la face regardant vers le ciel serait le résultat. J’y ai gravé nos attributs respectifs. Nous avons trois faces chacun. Cela te convient-il ?

– Tu m’as l’air fier de ta création mais tu me vois désolée, ta défaite est certaine. Je suis une déesse et c’est un sang divin qui coule dans mes veines. Chaque action de ma part obtient succès et victoire. Par conséquent, je ne crains rien de toi, j’accepte ton défi. »

Celui ayant remporté le plus de fois sur trois manches gagnera. Naram-Sin proposa à Ishtar de commencer. La déesse se contenta de simplement lancer l’objet par terre d’un geste las et désinvolte. Il roula difficilement grâce à l’inertie de chaque plaquette de bois pour s’arrêter nettement. La face tournée vers le ciel était marquée d’un aigle. Ishtar, offusquée de ce résultat, accusa le prince d’Akkad de ruse. Par de nombreux serments, ce dernier lui fit comprendre qu’il voulait seulement l’égalité et qu’il ne s’agissait là que de hasard. C’était le principe-même de sa création et pour le moment, c’était une réussite. A son tour, Naram-Sin fit rouler la chose sur le sol. Un soleil apparut. Ils étaient à égalité.

« Voici le moment de vérité. » dit Ishtar, l’objet entre les mains.

Tremblante car jamais elle n’avait été confrontée aux doutes de sa supériorité, elle se releva et lança la boîte de toutes ses forces vers le ciel. Le prince la laissa faire. Elle pouvait essayer ce qu’elle voulait, ce jeu se basait sur le pur hasard et donc l’équité des chances. En retombant, les facettes se succédaient en roulant brièvement sur le sol. Les deux participants voyaient un cœur doucement apparaître et le sourire d’Ishtar s’élargissait au fur et à mesure que l’objet ralentissait. Dans un faible balancement, la facette au cœur se retrouva sur le côté pour laisser place à un coyote. Décomposée, la déesse de l’amour s’écroula à terre. Naram-Sin, sans sourire ni joie apparente, s’approcha d’elle :

«  Tu dois honorer notre défi. Aide-moi à redonner le sourire à mon peuple. Nous ne méritons pas de trimer de la sorte. Nous voulons être vos égaux. Du moins, nous souhaitons vivre et non survivre. »

Ishtar accepta sur le champ, preuve de sa bonne foi, et l’empire d’Akkad retrouva ses couleurs et ses éclats de rires d’antan. Le travail ne les faisait plus suer et la chaleur devenait supportable. Ils mangeaient à leur faim et buvaient sans s’inquiéter des réserves. La pluie tombait souvent. Tout n’était que prospérité et surtout égalité. C’est ainsi que le dé fut créé. Il représente équité, chance et jeu. Depuis ont été créé des dés de toutes formes et de toutes tailles avec des motifs différents. Les plus connus restent les dés à six faces à chiffres.

  • Elisheba

Publicités

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *